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Les ambitions impératives de la COP 15 sur la biodiversité

MONTRÉAL – La récente Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP 27), qui s’est tenue à Sharm El-Sheikh en novembre 2022, a laissé entrevoir des signes certes encourageants, mais insuffisants, de l’émergence d’un consensus politique sur la nécessité d’une solidarité mondiale face au réchauffement climatique. Maintenant, les chefs d’État et de gouvernement doivent s’attaquer à une autre menace existentielle pour l’humanité et la planète :la rapide et alarmante érosion de la biodiversité.

Ce mois-ci à Montréal, les gouvernements seront réunis pour la 15e Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique (COP 15) afin de convenir d’un accord mondial qui mettrait la biodiversité de la planète sur la voie du rétablissement d’ici à 2030. Nous ne pouvons pas nous permettre que cette conférence soit considérée comme un événement anecdotique ou accessoire de la COP27. La crise de la biodiversité, qui s’accélère rapidement, est tout aussi importante que la crise climatique et elle doit être une priorité politique absolue pour tous les pays.

Compte tenu du rythme actuel de perte de la biodiversité, certains scientifiques estiment que trois quarts des espèces dans le monde pourraient disparaître en l’espace de quelques siècles seulement. Cette extinction de masse et les pressions constantes qui s’exercent sur les écosystèmes et les milieux naturels sont intrinsèquement liées au changement climatique, raison pour laquelle les dirigeants mondiaux doivent se rendre à la COP 15 avec de grandes ambitions et déterminés à conclure les négociations avec succès.

Pour réussir, la COP15 doit non seulement aboutir à l’adoption d’un nouveau cadre mondial pour mettre un terme à la destruction du vivant, mais également définir des objectifs clairs et des plans concrets pour la protection de 30 pour cent des terres et mers de la planète d’ici à 2030. Les États doivent soumettre à la conférence à la fois leurs plans nationaux et les financements nécessaires à la concrétisation de ces objectifs.

Lorsque j’ai été élu président de la Colombie pour la première fois en 2010, je me suis retrouvé à la tête d’un pays presque entièrement inondé pendant 18 mois. Le phénomène climatique connu sous le nom de La Niña, aggravé par le réchauffement climatique, a provoqué des précipitations quasi bibliques. Entièrement démunis face à la situation, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il fallait faire la paix avec la nature. Les experts ont préconisé de mettre en œuvre des mesures de protection de la diversité biologique, ce que nous avons fait. La Colombie, l'un des pays les plus riches en biodiversité au monde, compte désormais des aires protégées qui combinées sont plus grandes que le Japon ou le Royaume-Uni.

Nous comprenons à la fois la valeur de l’environnement et ce que nous risquons de perdre lorsqu’il est dégradé. Nous en sommes également venus à apprécier à sa juste valeur ce que nous pouvons apprendre des populations qui vivent au plus près de la nature. De nombreuses communautés autochtones mettent en garde depuis des décennies contre la crise écologique, et pourtant leurs voix et leurs droits sont ignorés.

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L’érosion des milieux naturels est préjudiciable pour tous, partout dans le monde. Elle compromet déjà la santé humaine, réduit la qualité de l’air, sape notre capacité à cultiver des aliments et à préserver l’eau potable, exacerbe les événements météorologiques extrêmes et affaiblit notre aptitude à atténuer les changements climatiques ou à nous y adapter. Tous ces problèmes font de la perte de biodiversité une question de sécurité. La destruction continue des écosystèmes est l’une des plus grandes menaces à long terme pesant sur nos sociétés.

Du point de vue économique, l’effondrement d’écosystèmes essentiels suffirait à provoquer la faillite de certains pays, dont le mien. Considérons, par exemple, le fait que 75 pour cent des espèces cultivées dépendent des animaux pollinisateurs, tels que les abeilles, les oiseaux et les papillons. La disparition de tous les pollinisateurs semble impensable, alors qu’il s’agit d’une menace bien réelle. Et si les ressources alimentaires se font plus rares, les plus pauvres en souffriront les premiers.

En outre, la destruction des milieux naturels constitue un grave problème de santé publique, ne serait-ce qu’en rapprochant les êtres humains et les animaux et en les mettant en contact plus fréquemment. L’Organisation mondiale de la santé a averti que cette évolution favorise la propagation plus rapide des maladies infectieuses existantes et accélère l’émergence de nouveaux agents pathogènes zoonotiques.

Enfin, alors que le changement climatique est l'un des principaux facteurs de la perte de biodiversité, la destruction des écosystèmes compromet la capacité de la planète à neutraliser les effets des émissions de gaz à effet de serre. Les forêts andines d'Amérique du Sud, par exemple, agissent comme des puits de carbone essentiels, absorbant le dioxyde de carbone atmosphérique qui, autrement, accélérerait le rythme du réchauffement de la planète.

Les forêts, les zones humides, les forêts sous-marines de varech, les mangroves et autres écosystèmes fournissent aussi une protection contre les événements météorologiques extrêmes tels que les inondations, les sécheresses, les vagues de chaleur et les tempêtes en agissant comme des réservoirs ou des zones tampons naturelles. L’érosion de la biodiversité n'aggrave pas seulement le changement climatique, elle élimine aussi notre meilleure ligne de défense contre ce phénomène.

La COP15 offre aux gouvernements une occasion majeure de réaliser des progrès tangibles – équivalents à l'accord de Paris sur le climat de 2015 – en unissant le monde autour d’une mission : mettre un terme, et idéalement inverser, la perte de biodiversité d'ici la fin de cette décennie.

Certes, les efforts déployés actuellement souffrent d’un manque d’engagement politique de haut niveau, incitant nombre d’observateurs à demander pourquoi il existe deux processus de convention distincts pour des questions intrinsèquement liées. Ils ont raison de se poser la question. Je souhaite qu’à l’avenir, les deux conventions soient réunies, en reconnaissance du fait que le changement climatique et la perte de biodiversité doivent être traités de concert.

Dans  l’intervalle, nous ne pouvons pas nous permettre de nouveaux délais dans la fixation d’objectifs ambitieux sur la protection et le rétablissement de la biodiversité au cours de cette décennie. Le récent accord sur un nouveau fonds « pertes et préjudices » conclu par la COP27 démontre qu’avec une détermination suffisante, les nations peuvent coopérer sur des questions apparemment insolubles. Le temps étant compté, les chefs d’État et de gouvernement du monde entier doivent sustenter cet esprit de coopération à Montréal.

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