La fin de l’argent facile

LONDRES – Le départ du président de la Réserve fédérale américaine, Ben Bernanke, a alimenté les spéculations quant au moment et à la façon dont la Fed et les autres banques centrales commenceront à réduire progressivement leurs achats colossaux d'actifs de long terme, également connus sous le nom d'assouplissement quantitatif (QE). Les observateurs se saisissent de chaque nouvelle publication de données économiques pour prédire la poursuite de l'assouplissement quantitatif ou une accélération de son déclin. Cependant, dans un cas comme dans l’autre, trop peu d’attention a été accordée à l'impact sur les différents acteurs économiques.

Il n'y a pas de doute sur l'ampleur des programmes de QE. Depuis le début de la crise financière, la Fed, la Banque centrale européenne, la Banque d'Angleterre et la Banque du Japon ont, à travers leurs mesures de QE, injecté plus de 4 billions de dollars de liquidités supplémentaires dans l'économie. Lorsque ces programmes se termineront, les gouvernements, certains marchés émergents et certaines sociétés pourraient se retrouver dans une position vulnérable. Ils doivent se préparer.

Les recherches menées par le McKinsey Global Institute suggèrent que les taux d'intérêt extrêmement bas ont permis aux gouvernements américain et européens d’épargner près de 1,6 billions de dollars entre 2007 à 2012. Cette manne a permis une hausse des dépenses publiques et une moindre austérité. Si les taux d'intérêt devaient revenir aux niveaux de 2007, les paiements d'intérêt sur la dette publique pourraient augmenter de 20%, toutes autres choses égales par ailleurs.

Les gouvernements des États-Unis et de la zone euro sont particulièrement vulnérables à court terme, parce que la maturité moyenne de leur dette souveraine n’est que de 5,4 ans et environ six ans, respectivement. Le Royaume-Uni est dans une meilleure position, avec une maturité moyenne de 14,6 ans. Suite à l’augmentation des taux d'intérêt, les gouvernements devront déterminer dans quelle mesure des recettes fiscales ou des mesures d'austérité plus strictes seront nécessaires pour compenser l'augmentation des coûts du service de la dette.

De même, les sociétés non financières américaines et européennes ont épargné 710 milliards de dollars grâce à une diminution de leurs paiements de service de la dette ; les taux d'intérêt extrêmement bas ont ainsi dopé les bénéfices à concurrence d'environ 5% aux États-Unis et au Royaume-Uni, et de 3% dans la zone euro. Cette source de croissance des bénéfices va disparaître avec l’augmentation des taux d'intérêt, obligeant certaines entreprises à reconsidérer les modèles d'affaires – par exemple, le private equity – qui s'appuient sur du capital bon marché.

Les économies émergentes ont également profité de l'accès facile aux capitaux. Les achats étrangers d’obligations souveraines et d'entreprises sur les marchés émergents ont presque triplé de 2009 à 2012, pour atteindre 264 milliards de dollars. Certains de ces investissements ont été initialement financés par des emprunts dans les pays développés. Avec la fin des programmes de QE, les pays émergents pourraient connaitre une fuite de capitaux.

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En revanche, les ménages aux États-Unis et en Europe ont perdu 630 milliards de dollars au titre de revenu net d'intérêts en raison de l'assouplissement quantitatif. Cela a surtout frappé les ménages âgés qui détiennent une quantité significative d’actifs productifs d’intérêts, tout en bénéficiant aux ménages plus jeunes qui sont emprunteurs nets.

Bien que les ménages dans de nombreux pays avancés aient réduit leur endettement depuis le début de la crise financière, la dette totale des ménages aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans la plupart des pays de la zone euro reste plus élevée en pourcentage du PIB (et en termes absolus) qu’elle ne l’était en 2000. De nombreux ménages doivent continuer à réduire leur dette ; des  taux d'intérêt plus élevés rendront cet effort plus difficile.

Certaines entreprises ont également souffert de l’assouplissement quantitatif et devront prendre les mesures appropriées si ces politiques sont maintenues. Plusieurs compagnies d'assurance-vie et banques ont été frappées de plein fouet par la faiblesse des taux d'intérêt. Plus QE continue, plus leur situation s’aggravera. La situation est particulièrement difficile dans certains pays européens. Les assureurs qui offrent aux clients des produits à taux garanti se retrouvent dans une situation où les rendements sur les obligations d'État sont inférieurs aux taux payés aux clients. Plusieurs années supplémentaires de taux d'intérêt extrêmement bas rendraient vulnérables beaucoup de ces entreprises. De même, les banques de la zone euro ont perdu un total de 230 milliards de dollars de revenu net d'intérêt entre 2007 et 2012. Si l’assouplissement monétaire continue, beaucoup d'entre elles devront trouver de nouvelles façons de générer des rendements ou faire face à d’importantes restructurations.

Nous pourrions aussi assister au retour de bulles des prix des actifs dans certains secteurs, notamment l'immobilier, si les mesures de QE continuent. Le Fonds monétaire international a noté en 2013 qu'il y avait déjà « des signes de surchauffe sur les marchés immobiliers » en Europe, au Canada et dans certaines économies émergentes. Au Royaume-Uni, la Banque d'Angleterre a annoncé qu’elle mettra fin en février à son programme de soutien au financement hypothécaire Funding for Lending Scheme, qui a permis aux prêteurs d'emprunter à des taux ultra-bas en échange de l'octroi de prêts.

Bien sûr, les mesures de QE et les taux d'intérêt extrêmement bas ont servi un but. Si les banques centrales n'avaient pas agi de manière décisive en injectant des liquidités dans leur économie, le monde aurait pu être confronté à un résultat bien pire. L'activité économique et les bénéfices des entreprises auraient été moins importants et les déficits publics plus élevés. Lorsque le soutien monétaire sera finalement retiré, ce sera un indicateur de la capacité de la reprise économique à résister à des taux d'intérêt plus élevés.

Néanmoins, l’ensemble des acteurs doit comprendre comment la fin du QE les affectera. Après plus de cinq ans, QE a sans doute engendré des attentes de poursuite de taux d'intérêt réels faibles, voire négatifs – agissant davantage comme des analgésiques toxicomanogènes plutôt que comme de puissants antibiotiques, selon la formule d’un commentateur. Les gouvernements, les entreprises, les investisseurs et les particuliers ont tous besoin de secouer la complaisance et d’adopter une approche plus disciplinée dans leur pratique d’emprunt et de prêt afin de se préparer à la fin – ou au maintien – de QE.

Traduit de l’anglais par Timothéee Demont

https://prosyn.org/Bn5kJGEfr