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La sécurité climatique en échec

GABORONE (BOTSWANA) – Venus du monde entier, des dirigeants, des responsables du renseignement et des chercheurs se sont retrouvés au mois de février pour la 59e Conférence de Munich sur la sécurité, tandis que la guerre fait rage en Europe et ravive les tensions géopolitiques. En conséquence de quoi l’accent a été mis, d’abord, sur les menaces traditionnelles à la sécurité. C’est compréhensible ; ce n’en est pas moins décevant.

Tandis que les discussions de la Conférence étaient dominées par le premier anniversaire de l’invasion des troupes russes en Ukraine, avec son cortège de migrations de masse et la perspective d’une nouvelle guerre froide, les questions de l’adaptation au changement climatique et de la finance verte n’ont suscité que peu d’intérêt. Si l’on considère que les organisateurs de la Conférence avaient inscrit, parmi les thèmes abordés cette année, la transformation des relations entre pays du Sud global et du Nord, le peu d’entrain à traiter des conséquences les plus préoccupantes du réchauffement climatique traduit une occasion manquée et, ce qui est plus grave, une profonde incompréhension de la principale menace à laquelle la planète est aujourd’hui confrontée.

Ce n’est pas la première fois que la communauté du renseignement néglige une menace sérieuse (quoique non traditionnelle). À l’instar de la Conférence de 2019, qui avait ignoré le risque pandémique, celle de cette année est largement passée à côté des risques systémiques – régression économique, insécurité alimentaire et déplacements forcés – que nous fait courir le changement climatique.

Mais si la menace de la pandémie n’était alors qu’une hypothèse, le changement climatique a déjà semé le malheur et la ruine dans le monde. Sur les 500 entreprises notées par l’agence Stantard&Poor, 40 % connaissent des perturbations logistiques, et les terribles inondations survenues l’an dernier au Pakistan devraient réduire de 7 % la production de riz du pays cette année. L’insécurité alimentaire s’en trouvera aggravée, et entretiendra l’instabilité politique dans les pays qui dépendent du Pakistan pour leurs importations de riz, comme l’Afghanistan, le Kazakhstan et le Kenya.

Alors que les événements météorologiques extrêmes deviennent de plus en plus fréquents et violents, ce sont les pays en développement qui seront frappés le plus durement. L’an dernier, des inondations ont ravagé le port de Durban, en Afrique du Sud, causant une chute de l’offre mondiale de cobalt et d’autres matières premières. Un supertyphon qui s’abattrait sur Taïwan ou sur les centres manufacturiers chinois handicaperait la production mondiale de semi-conducteurs, tout comme les inondations en Thaïlande, en 2011, avaient perturbé l’offre de disques durs et causé une hausse brutale des prix des automobiles, des appareils photo et des téléphones portables.

Si nous voulons renforcer la sécurité et la résilience mondiales, nous devons comprendre que l’adaptation de l’activité financière est une « absolue nécessité », comme le fait remarquer un récent rapport de l’assureur Swiss Re (et comme l’affirmait l’an dernier la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques réunie en Égypte en adoptant le programme d’adaptation de Charm el-Cheikh). Selon l’ONU, les flux internationaux vers les pays en développement pour le financement des programmes d’adaptation climatique sont cinq à dix fois inférieurs à ce qui serait nécessaire. Et l’écart se creuse : les besoins annuels des pays en développement pour l’adaptation climatique devraient passer d’une fourchette de 160 à 340 milliards de dollars d’ici 2030 à 315 milliards de dollars pour les estimations basses et 565 milliards de dollars pour les estimations hautes à l’horizon 2050.

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Heureusement, les gouvernements sont de plus en plus conscients de l’urgence d’une augmentation massive des investissements pour financer l’atténuation du changement climatique et l’adaptation à celui-ci. Ainsi la Commission sur le changement climatique, qui conseille le gouvernement britannique, a-t-elle recommandé au Royaume-Uni d’apporter un soutien financier aux pays dont il dépend pour ses importations alimentaires stratégiques. Dans un récent rapport, la Commission signalait que 20 % des échanges commerciaux du Royaume s’effectuaient avec des pays vulnérables aux changements climatiques et précisait qu’une hausse des denrées importées frapperait d’abord les populations les plus pauvres en Grande-Bretagne.

Cette analyse rejoint des études menées en Allemagne et en Suède, qui appellent les pays développés à réduire leur exposition aux risques climatiques plutôt qu’à faire porter l’essentiel de leurs efforts sur la réponse aux catastrophes. Mais en un temps où les gouvernements dépensent des milliards dans la consolidation de leurs budgets de défense, les progrès sur le front de la protection aux risques climatiques semblent pour le moins enlisés, alors que la menace est existentielle et que la négliger pourrait avoir des conséquences dramatiques.

Si nous voulons traverser sains et saufs cet âge de la « polycrise » – accélération du changement climatique, guerre, inflation, pandémie – nous devons consentir à des investissements à grande échelle dans l’atténuation de la crise climatique et notre adaptation à celle-ci. Les pays développés doivent aussi multiplier leurs efforts pour soutenir la résilience des pays à faible revenu, qui sont en première ligne face à la menace climatique. En finançant des initiatives comme le Fonds d’adaptation de la Banque africaine de développement et la Facilité africaine de gestion des risques climatiques, la communauté internationale pourrait fournir aux populations les plus vulnérables de la planète la protection dont elles ont grand besoin.

Néanmoins, ces initiatives elles-mêmes, pour indispensables qu’elles soient, ne suffisent pas. Afin de combler les retards de financement de la lutte contre les changements climatiques dont souffrent les pays en développement, il est non moins essentiel de réformer les pratiques de prêt des banques multilatérales de développement. La construction d’une infrastructure financière verte et inclusive, dans l’esprit qui présida à la création des institutions de Bretton Woods après la Seconde Guerre mondiale, pourrait nous aider à éviter une catastrophe environnementale et humanitaire.

Enfin, le climat fait peser sur la stabilité mondiale un risque élevé. Si nous voulons bâtir dans le long terme la résilience économique, il est dans l’intérêt de la sécurité nationale de tous les pays, y compris les plus riches, de soutenir les efforts des pays du Sud dans la lutte contre les changements climatiques et l’adaptation à ceux-ci. Comme nous l’avons appris lors de la pandémie de Covid-19, personne ne se sauvera si tous ne se sauvent.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

https://prosyn.org/ZvsnATsfr